BIOGRAPHIE DE PAUL SERUSIER
BIOGRAPHIE DE JAN VERKADE
BIOGRAPHIE DE MOGENS BALLIN

 

LES NABIS PROPHETES DE L'ART MODERNE

 

En septembre 1888, Paul Sérusier rencontre Gauguin à Pont-Aven et peint sous sa direction Le Talisman (Paris, Musée d'Orsay), un petit paysage aux formes schématisées et aux couleurs affirmées : " Comment voyez-vous cet arbre, avait dit Gauguin. Il est bien vert ? Mettez du vert, le plus beau vert de votre palette, et cette ombre plutôt bleue ? ne craignez pas de la peindre aussi bleu que possible ". A son retour à Paris, Sérusier montre le talisman à ses camarades de l'Académie Julian - Bonnard, Denis, Ibels et Ranson - et de l'école des Beaux-arts - Vuillard, Roussel et Piot.

Maurice Denis, Le Bateau, 1894

Enthousiasmés par cette nouvelle manière de peindre, ces jeunes artistes forment bientôt un véritable groupe à la recherche de toutes les nouveautés picturales : découverte des œuvres de Gauguin exposées chez Boussod et Valadon, des toiles des impressionnistes chez Durand-Ruel, des tableaux de Cézanne et Van Gogh dans la boutique du père Tanguy. Ouverts à tous les aspects de la vie de l'esprit, ils s'intéressent à la musique, à la philosophie, lisent Beaudelaire, Mallarmé, le journal de Delacroix. De leurs échanges, discussions, querelles, naissent théories et expérimentations picturales. C'est alors que Sérusier commence à réunir régulièrement ses amis et leur donne le nom de Nabis, d'un nom hébreu, Nebiim, qui signifie "prophète". Ce nom faisait d'eux des initiés, les membres d'une sorte de confrérie vouée à la recherche des sources pures de l'art, de la sensation primitive, de l'émotion sincère.

En juin 1889, la visite de l'exposition du "Groupe impressionniste et synthétiste " au café Volpini, dans l'enceinte de l'exposition universelle, confirme l'impression produite par Le Talisman.

Aux œuvres récentes de Gauguin étaient réunies des toiles de Laval, Fauché, Schuffenecker, Anquetin, Monfreid, Roy et surtout Bernard qui témoignaient d'une " tendance marquée au synthétisme du dessin, de la composition et de la couleur, ainsi que d'une recherche de simplification des moyens " (Albert Aurier). L'émotion des Nabis est extrême :

" Au lieu de fenêtres ouvertes sur la nature, comme les tableaux des impressionnistes, c'était des surfaces lourdement décoratives, puissamment coloriées et cernées d'un trait brutal, cloisonnées, car on parlait aussi à ce propos de cloisonnisme et de japonisme " raconte Maurice Denis qui devint le véritable théoricien du mouvement et sut mettre en forme le didactisme enthousiaste de Sérusier.

Jan Verkade, Les Sept Princesses, 1892

En 1891, le hollandais Jan Verkade et le danois Mogens Ballin s'intégrent au groupe initialement constitué.

Pour Maurice Denis comme pour ses camarades, la peinture doit être une transposition de la nature, " l'équivalent passionné d'une sensation reçue ". Pour les Nabis, peindre un symbole ou une allégorie, c'est traduire une sensation en image, lui donner un équivalent plastique et coloré. En découlent deux types de déformation :

  • la déformation subjective, née de l'émotion de l'artiste qui accentue certains aspects du sujet représenté,
  • la déformation objective, qui soumet la représentation à l'ordre nécessaire du tableau.

Ainsi, le tableau devient-il une réalité en soi dont l'organisation autonome est distincte du sujet dont il s'inspire. La peinture est un monde qui possède ses lois propres auxquelles le peintre doit se soumettre. Cette nouvelle manière de penser s'oppose alors à tous les naturalismes et s'exprime par une volonté de simplification et de synthèse qui sera qualifiée de symboliste.

Ils sont rejoints en 1892 par Lacombe, Maillol, le hongrois Rippl-Ronaï et le suisse Vallotton. Tous se retrouvent le samedi après-midi dans l'atelier de Paul Ranson, 25 boulevard du Montparnasse : c'est le " temple "… Partageant bonne humeur et camaraderie, ils mêlent amitié, formules ésotériques et blagues d'artistes, à une vraie modestie et recherche authentique du bien et du beau.

Bien que partageant des convictions communes, les Nabis développent des tendances diverses à l'intérieur du groupe : emploi de la couleur en aplat et des arabesques décoratives chez Denis et Ranson, grâce intimiste chez Bonnard et Vuillard, simplification et observation chez Vallotton… A côté du courant mystique représenté par Sérusier, Denis, Verkade et Ballin, d'autres se rapprochent du milieu de la Revue Blanche dirigée par les frères Alexandre, Alfred et Thadée Natanson.

Édouard Vuillard, décor pour la pièce de théâtre : La Farce du Pâté et de la Tarte, 1892


De gauche à droite :

Roussel, Vuillard, Coolus, Vallotton.

Tous en revanche participent au mouvement général qui tente de lever la barrière qui sépare l'art décoratif de l'art de chevalet. Ils s'intéressent particulièrement à l'estampe et à l'affiche, collaborent à de multiples journaux et illustrent de nombreux livres. Désireux d'intégrer l'art à la vie, ils créent des papiers peints, des tissus, des tapisseries, dessinent des vitraux, des meubles, des paravents, des décors de théâtres…

Grâce à leur esprit d'ouverture et à leur richesse d'inspiration, les Nabis participèrent à tous les combats de l'avant garde et constituent l'un des mouvements les plus importants et les plus novateurs de la fin du siècle dernier.

Agnès Delannoy
Paul Sérusier
Jan Verkade
Mogens Ballin