Jan Verkade (1868-1946)

 

Appartenant à une famille bourgeoise de huit enfants, Jan Verkade et son frère jumeau Eric passèrent leurs premières années dans la petite cité maritime de Zaandam, en Hollande.

En 1883, leurs parents les inscrivirent dans le plus chic établissement secondaire de la ville: l'école commerciale. Mais régulièrement, Jan sèche les cours pour dessiner en cachette et, de plus en plus captivé par l'art, envisage rapidement de devenir peintre.

En 1887, après avoir obtenu le consentement de son père, il réussit l'examen d'entrée à l'Académie des Beaux-arts d'Amsterdam où il noue une amitié durable avec Roland Holst. Il quitte néanmoins l'école au bout de deux ans, persuadé que l'enseignement exclusivement basé sur la copie et la technique du dessin ne lui permettra pas d'apprendre "comment naît une oeuvre d'art". Il part alors s'installer dans le bourg de Hattem pour continuer ses études sous la direction de son beau-frère Jan Voerman, peintre habile. Malgré le sérieux dont il fit preuve au cours de cette période, ses parents s'inquiétèrent de le voir peu à peu prendre des manières de paysan et acceptèrent immédiatement son projet de partir à Paris pour un voyage d'étude.

Paysage décoratif

1891-1892

Huile sur toile marouflée sur bois

74x51cm

Signé en bas à gauche: JAN

Collection particulière

Dès son arrivée, en février 1891, il fut enthousiasmé par le bruit, la sensation de foule, l'impression de "vie moderne" et eut le sentiment d'atteindre enfin "l'objet même de l'art nouveau"
Il se précipite immédiatement au Louvre, au Musée du Luxembourg, à la Galerie Goupil,..., retrouve le hollandais Meyer de Haan, qui le présente à Gauguin, et fait très vite connaissance avec Paul Sérusier. Grâce à de Haan, il rencontre également les littérateurs symbolistes qui se réunissaient au Café Voltaire et considère "comme un grand bonheur d'être arrivé à Paris à l'époque où une forte réaction commençait à se manifester contre le réalisme et le naturalisme" . Devenu ami de Sérusier, il est admis dans le cercle des Nabis et se rend avec eux aux réunions du samedi après-midi chez le peintre Paul Elie Ranson. Surnommé le "Nabi obéliscal" en raison de sa grande stature, Verkade semble avoir su se lier très vite avec chacun d'entre eux et s'initia ainsi rapidement aux différentes tendances de l'avant-garde artistique parisienne. Il est impressionné par le synthétisme d'Emile Bernard et les natures mortes de Paul Cézanne qu'il va contempler dans la boutique du père Tanguy, "l'ami des Nabis". Les compositions qu'il réalise alors dans l'atelier de Sérusier présentent des touches rectangulaires d'aspect cézannien et les volumes y sont rendus par la juxtaposition de couleurs différentes sans mélange de noir .

L'Eglise de Saint-Nolff, janvier 1893

En avril 1891, après le départ de Gauguin pour Tahiti, il quitte Paris avec le peintre danois Mogens Ballin et se rend à Pont-Aven en Bretagne. Il éprouve une grande admiration pour les paysages des environs, si différents de son pays natal, et se met aussitôt à peindre. Sérusier, qui les rejoint un peu plus tard, les emmène à l'intérieur des terres s'installer à Huelgoat. Verkade y peint surtout les petits paysans dont il admire la vie simple et la piété et sait rendre les traits purs d'une manière idéalisée. Sous l'influence de Sérusier, il évite d'employer les couleurs complémentaires et recherche une harmonie générale en utilisant des tons voisins.

Les trois amis parlent également beaucoup de religion et de théosophie mais Verkade connaît bientôt une crise spirituelle qui l'amène à s'éloigner de Huelgoat. Il part s'installer au Pouldu, où il se lie avec Maxime Maufra et Charles Filiger qui le considèrent un peu comme un disciple.

Après un séjour de quelques mois chez ses parents à Amsterdam, il revint s'installer à Paris en mars 1892 et prend part à toutes les activités du groupe des Nabis: sorties mondaines, discussions philosophiques, débats artistiques et représentations théâtrales. Parallèlement, une inquiétude spirituelle l'amène à se rapprocher de plus en plus de l'Eglise et à lire Saint Augustin et l'Imitation de Jésus Christ. A Pâques, il retourne pour la seconde fois en Bretagne et se fixe à Saint-Nolff, un village situé près de Vannes, dont il avait aperçu l'église au cours de son voyage en train l'année précédente. Rejoint peu après par Ballin, les deux artistes y dessinent beaucoup et partagent les mêmes modèles. Ils cherchent à exprimer l'âme de leurs personnages et éprouvent l'un et l'autre des préoccupations spirituelles. Les conversations de Verkade avec le père jésuite Mathurin Le Texier l'amènent à surmonter les dernières objections qu'il ressentait à l'égard du catholicisme et à éprouver finalement un véritable désir de conversion.

Le 26 août, il se fait baptiser secrètement à Vannes et ne parle qu'à Ballin de sa décision. Egalement désireux de recevoir le baptême, ce dernier demande à son ami de l'accompagner à Florence où ils entrent en contact avec le monastère franciscain de Fiesole. Verkade découvre alors avec émerveillement l'art du trecento et éprouve un véritable enchantement pour la vie de Saint François d'Assise et l'existence simple et pieuse de ses disciples. Persuadé qu'une profonde conviction spirituelle est nécessaire à la création d'une oeuvre d'art, il commence à éprouver le désir d'appartenir à un groupe religieux.

En novembre 1893, il se rend à l'Abbaye bénédictine de Beuron, en Allemagne, pour y rencontrer le père Desiderius Lenz qui avait créé un véritable groupe de moines peintres. Prônant un retour à l'art régit par les théories géométriques, Lenz s'inspirait des chants grégoriens et cherchait des formules de proportions mathématiques qui lui permettraient de créer un art religieux : "De même que la musique repose au point de vue de la mélodie et de l'harmonie sur les rapports des nombres, de même les arts plastiques ne peuvent s'en passer. (...) C'est que le nombre est quelque chose de divin et il manque à notre époque la religiosité des peuples primitifs". Très impressionné par ces théories et les décors monumentaux réalisés par les moines, Verkade adhère totalement à cette esthétique et déclare que son âme d'artiste y trouvait tout ce qu'elle pouvait désirer . Un retour de quelques mois dans sa famille et un séjour chez Ballin à Copenhague ne parviennent pas à lui faire oublier ses aspirations monastiques.

Au printemps 1894, il retourne à Beuron et est admis comme artiste oblat.

En mars 1897, il commence son noviciat en débutant comme un apprenti modeste par la copie et l'analyse des travaux de Lenz. Pour lui, le plus difficile fut de subordonner son impulsion créatrice personnelle à l'application stricte des canons de Beuron.

En 1903, il est envoyé au Mont Cassin pour participer à l'exécution des décors conçus par Lenz pour la commémoration du 1400e anniversaire de la naissance de Saint Benoît. Troublé par la froideur des oeuvres inspirées par le père théoricien, il éprouve le besoin d'abandonner les formules géométriques et de retourner au dessin et à la peinture d'après nature. Malgré les différents voyages effectués au cours de cette période, les incertitudes artistiques de Verkade le mènent à une crise profonde. Il finit par comprendre que l'art de Beuron ne lui convient pas et demanda l'autorisation de poursuivre son étude sur l'art dans l'indépendance . Il fut alors envoyé à Munich pour se perfectionner dans le dessin d'après le modèle vivant mais "les années de travail sous le contrôle strict du système de Beuron avaient étouffé son inspiration et sa sensibilité." . Même éloigné du monastère, il constate tristement qu'il ne retrouve pas ses talents d'autrefois: "quand je pense que j'avais été élève de Gauguin et de Sérusier, il me semblait que j'avais presque tout perdu et si j'avais élargi mon horizon, c'était au prix de la véritable peinture".

En 1909, il est envoyé en Palestine pour réaliser un décor au Monastère de Sion près de Jérusalem. Son travail, jugé trop éloigné des critères de l'esthétique de Beuron, est refusé par le père supérieur et les peintures sont badigeonnées à la chaux. Pendant plusieurs années, il poursuit seul ses expérimentations et cherche à retrouver son style antérieur. Il éprouve néanmoins de plus en plus de difficultés à concilier ses devoirs de moine et ses aspirations de peintre et, très occupé par la gestion du monastère, consacre de moins en moins de temps à son art.

En 1917, il achève la première partie de son autobiographie dont la version française paraîtra en 1926 sous le titre Le Tourment de Dieu.

Agnès Delannoy

Les Nabis prophetes de l'art moderne
Paul Serusier
Mogens Ballin