La Terre et le Ciel, deux globes de Coronelli réalisés pour Louis XIV

Les grands globes terrestre et céleste réalisés pour Louis XIV par Coronelli entre 1681 et 1683 sont des chefs-d’œuvre de la cartographie baroque. A la fois œuvres d’art, gestes de pouvoir et symboles de la conquête de la nature, ils offrent une représentation visuelle et concrète de la Terre et du Ciel, appuyée sur un savoir encyclopédique et un répertoire des curiosités de leur temps.

Appelées aussi globes de Marly, en souvenir du lieu de leur première installation, ces sphères ont connu un sort mouvementé et passé plus de la moitié de leur existence dans des caisses, où elles se trouvent encore actuellement. Leur retour projeté à Marly, dans le cadre de l’extension du musée-promenade de Marly-le-Roi - Louveciennes, devrait permettre de présenter à nouveau au public ces objets spectaculaires et passionnants.



Un cadeau somptueux

Réalisées à l’âge d’or des globes, les sphères que le cardinal d’Estrées commande au cosmographe vénitien Vincenzo Coronelli pour les offrir à Louis XIV sont exceptionnelles par leur taille et leur magnificence.

Ce somptueux présent n’est probablement pas sans relation avec l’ambition du cardinal de devenir chef du Conseil de Conscience du Roi, ambition qui ne se réalisera pas. Peut-être aussi la commande fut-elle inspirée par Colbert, qui pouvait espérer à travers cette image de la Terre intéresser le roi aux explorations lointaines. Il n’y a pas de trace d’une intervention directe du ministre dans la fabrication des globes, mais leurs dédicaces, qui célèbrent la gloire du monarque, semblent être l’œuvre de François Charpentier, membre de la Petite Académie et fidèle de Colbert.

Ambassadeur à Rome, César d’Estrées a pu voir, de passage à Plaisance en 1680, les deux grands globes (1,75 mètre de diamètre) réalisés pour le duc de Parme par Coronelli et rencontrer ce dernier. Pour construire les globes de Louis XIV, Coronelli séjourne deux ans à Paris entre 1681 et 1683. Il s’entoure certainement de nombreux artisans et artistes, dont trois noms seulement nous sont connus : ceux de Giambattista Moro, plutôt artisan que cartographe, Perronel, dessinateur, et Jean-Baptiste Corneille, peintre du globe céleste. Lorsque Coronelli quitte Paris en 1683, les globes ne sont semble-t-il pas complètement achevés. Le Large indiquera plus tard que « plusieurs endroits de la géographie » n’ont pas été terminés et les travaux complémentaires de décoration réalisés vingt ans après ne seront pas négligeables. Coronelli, qui estime que les globes ont coûté 100 000 livres, reçoit 46 000 livres du cardinal d’Estrées fin 1683. Mais il a pu réunir à cette occasion une riche documentation, qu’il utilisera ensuite pour son œuvre gravée.

Le cosmographe se réclamait aussi de la « profession mécanique » et ses globes sont en effet des machines, dont la fabrication constitue une prouesse technique. Chacun mesure près de 4 mètres de diamètre, 12 de circonférence, pour un poids de 1 500 kilos, et Coronelli se félicite de leur solidité. Leur structure est faite de fuseaux de bois cintrés de 3 mètres de long et environ 10 centimètres de large à l’équateur, chaque hémisphère étant constitué de 120 fuseaux. Le bois est recouvert d’une coque de plâtre, sur laquelle est collée une forte toile. Viennent ensuite se superposer une couche d’enduit puis plusieurs autres toiles fines et plâtrées et une dernière toile préparée pour servir de support aux peintures.

 


Présentation des globes de Coronelli au Centre Georges Pompidou en 1980.

 

 


Portrait de Vincenzo Coronelli.

 

 



 

 

 

 



Le globe terrestre

Coronelli construit le globe terrestre à un moment où les travaux de l’Académie des Sciences, créée par Colbert en 1666, font progresser l’astronomie et la géographie. Il utilise des sources cartographiques hétéroclites, compilant cartes anciennes et modernes, et son œuvre va se heurter à un nouvel esprit scientifique, celui de Cassini et des Delisle, dont les méthodes permettent d’obtenir des coordonnées géographiques plus précises. Faute de temps pour corriger toutes ses cartes, Coronelli ne profite pas du grand planisphère en projection polaire dessiné sur le sol de l’Observatoire de Paris et tenu à jour par les astronomes de l’Académie des Sciences. C’est avant tout le caractère visuel, pédagogique et esthétique de son œuvre qui lui importe.

Retraçant l’histoire des grandes découvertes, le globe témoigne de l’exploration progressive des continents. Coronelli s’efforce ainsi de tirer parti du voyage de Cavelier de la Salle, qui est parvenu en 1682 à l’embouchure du Mississippi, mais il commet une erreur de longitude qui sera critiquée par Delisle. Des zones encore inconnues ou incertaines sont laissées vides ou gardent des contours flous sur le globe, par exemple la Nouvelle Hollande, aujourd’hui l’Australie.

Les tracés géographiques ont probablement été reportés sur la sphère par carroyage, à partir de cartes préparées sous forme de fuseaux. Cette cartographie est enrichie d’un remarquable décor, fait de cartouches, enluminures et scènes exotiques aux couleurs chatoyantes. Les nombreuses inscriptions (il y en a 600, dont certaines très longues) et figures manifestent le caractère encyclopédique de la démarche et offrent une approche vivante de thèmes variés : conseils aux navigateurs, routes maritimes, roses des vents, inventaire des bateaux de toutes sortes, mais aussi commerce, climat, faune, flore, mœurs, histoire des peuples… Des sujets précis sont traités : art de la chasse ou de la pêche, cycle de l’huile de baleine, culture et séchage du tabac, fabrication du sucre… Plusieurs bons artistes ont dû travailler à la peinture des lettres, ornements et scènes, mais les seuls noms qui nous sont connus sont ceux de Claude III Audran et François Desportes, qui intervinrent lors de l’installation des globes à Marly.


Le globe céleste

Le globe céleste représente l’état du ciel à la naissance de Louis XIV, le 5 septembre 1638. C’est à la fois une œuvre d’iconographie allégorique, un instrument de mesure et une tranche de savoir encyclopédique, qui mêle cependant une documentation déjà dépassée à une plus récente.

Peint dans un camaïeu de bleu par Jean-Baptiste Corneille, influencé par Charles Le Brun, ce globe, qui comporte peu de cartouches et de textes, montre 72 constellations, figurées sous des formes symboliques d’animaux ou de personnages mythologiques. 1 880 corps célestes sont matérialisés par des bossettes de bronze doré, plus ou moins grosses selon la taille et la luminosité de l’étoile considérée. Sur l’écliptique coulisse un soleil de bronze, que l’on peut placer dans les différentes positions qu’il occupe au cours de l’année.

Le globe céleste rend hommage aux astronomes et rappelle leurs découvertes. Les étoiles et comètes observées par Tycho Brahé et Kepler sont ainsi figurées, de même que la comète observée en 1682 par Cassini et appelée aujourd’hui comète de Halley.

 


La Californie apparaît représentée comme une île.

 

 


Scène avec des sauvages anthropophages en Amérique du Sud.

 

 


Une constellation du globe céleste.

 

 

 

 



Des chefs-d’œuvre rarement dévoilés

Destinés initialement au château de Versailles, ces magnifiques globes n’y trouveront jamais place. Ce sort peut en partie s’expliquer par la mort de Colbert en septembre 1683, année où sont achevées les sphères. Par ailleurs, leur taille exceptionnelle ne rend pas l’exposition facile et plusieurs projets se succèdent sans aboutir.

En 1703, la décision est prise de les transférer à Marly, où Jules Hardouin Mansart supervise leur installation. Deux des pavillons du château, les plus proches de l’abreuvoir, sont aménagés pour les accueillir, avec des galeries en hauteur pour les visiteurs. Il faut aussi équiper les globes et c’est alors que sont fabriqués les méridiens et cercles d’horizon, ainsi que les socles de marbre et supports de bronze, qui sont les « meubles » des globes.

En juin 1704, l’installation est achevée et les globes deviennent une curiosité pour un cercle restreint d’invités, servant à éblouir d’illustres visiteurs. Un manuel est publié, rédigé par l’astronome et mathématicien Philippe de La Hire et intitulé "Description et explication des globes qui sont placés dans les pavillons du château de Marly". Le gardien du globe terrestre à Marly, François Le Large, se réjouit du succès des globes et écrit en 1710 à Coronelli : « Vos deux globes sont ce qu’on y admire le plus à présent et ce qui attire beaucoup de gens qui viennent exprès à Marly pour les voir.» Il raconte aussi que le roi a fait faire toutes sortes de lunettes pour lire plus aisément les inscriptions. Les lunettes n’ayant pas fait l’effet attendu, Le Large transcrit dans un recueil toutes les inscriptions du globe terrestre et consacre un autre volume à l’explication des figures.

En 1715, peu avant sa mort, Louis XIV décide le transfert des globes à Paris. En 1722, ils sont transportés à la Bibliothèque du Roi, où l’aménagement d’un salon des globes, selon les plans de l’architecte Robert de Cotte, est achevé en 1731. Ce salon sera ouvert au public à partir de 1782 et pendant tout le XIXe siècle les globes demeureront présentés à la Bibliothèque nationale à Paris. Le succès est immense au départ mais en 1900 la décision est prise de détruire le salon des globes, afin de créer une grande salle de lecture. Les globes sont mis en caisses en 1901 et entreposés à l’Orangerie du château de Versailles à partir de 1915. Ils n’en ressortent qu’en 1980 pour quelques mois, à l’occasion de l’exposition « Cartes et figures de la terre » au Centre Georges Pompidou, où 200 000 personnes peuvent les admirer. Depuis lors, ils ont réintégré leurs caisses et sont entreposés à La Villette.

 


Coupe d'un pavillon de Marly abritant l'un des globes.

 

 


Les grandes sphères à la Bibliothèque nationale en 1875.

 

 



 

 

 

 



Un retour envisagé à Marly dans le cadre de l’évolution du musée-promenade

Poursuivi depuis plusieurs années, le projet de faire revenir les globes de Coronelli à Marly, dans le cadre du musée installé sur le site, est maintenant entré dans une phase décisive. Les efforts conjugués du Syndicat intercommunal pour le musée-promenade de Marly-le-Roi - Louveciennes et du conservateur de ce musée lui ont permis de prendre corps, de convaincre et de progresser.

Souhaitant que le public puisse à nouveau avoir accès à cette œuvre, la Bibliothèque nationale de France a donné en 1998 son accord de principe pour que les globes, qui font partie de ses collections, soient déposés auprès du musée-promenade. Élaboré dans la perspective du retour des globes à Marly, le nouveau projet scientifique et culturel du musée a été validé en 2000 par la Direction des musées de France. Donnant une nouvelle dimension au musée, ce projet vise à reconstituer l’esprit du domaine royal de Marly en évoquant les arts et les sciences aux XVIIe et XVIIIe siècles. Dans ce cadre, les collections du musée, étoffées notamment par le dépôt de nombreuses œuvres autrefois à Marly et dispersées dans les collections publiques depuis la Révolution, s’organiseraient autour de quatre grands thèmes :
- le décor extérieur : architecture, sculpture, jardins ;
- le décor intérieur sous Louis XIV, Louis XV, Louis XVI ;
- la machine de Marly et l’histoire de l’hydraulique ;
- les globes de Coronelli et l’évolution des sciences corollaires, les grandes découvertes, les progrès de la cartographie et de l’astronomie entre 1650 et 1750, dans le contexte de la naissance de l’esprit moderne.

L’accueil des globes et la présentation des collections enrichies supposent une extension du musée, de 850 m2 actuellement à environ 2000 m2. L’architecture nouvelle devrait être située dans le périmètre de la Grille royale et intégrée de façon à répondre aux contraintes de la protection des monuments historiques et des sites. Le cahier des charges, traduction concrète du contenu et des contraintes du programme et base d’un futur concours d’architecture, est en cours d’élaboration.

La réalisation du projet, envisagée pour 2005, appelle un engagement des collectivités concernées aux côtés du Syndicat intercommunal de Marly-le-Roi et Louveciennes. Cet engagement pourrait être prochainement inscrit dans une convention venant en complément du contrat de plan et associant la Région Ile-de-France et le Département des Yvelines.


Vincenzo Coronelli (1650 - 1718)

Le Vénitien Coronelli est moine franciscain et cosmographe, double vocation qui n’est pas rare à son époque. Après avoir fabriqué pour le duc de Parme (1680) et pour Louis XIV (1681-1683) des globes qui établissent sa renommée, il fonde en 1684 l’Académie des Argonautes, une des premières sociétés de géographie d’Europe, composée cependant de mécènes plutôt que de savants, qui l’aide à diffuser son œuvre. Nommé cosmographe de la Sérénissime République de Venise en 1685, il connaît aussi une ascension spectaculaire dans son ordre monastique où il est élu général en 1701. Il est cependant critiqué pour des raisons scientifiques et surtout pour son œuvre trop coûteuse. Suspendu de ses fonctions religieuses par décision pontificale en 1705, Coronelli partage la fin de son existence entre ses activités commerciales et ses activités d’ingénieur hydraulique.


Pour en savoir plus

- Les globes de Marly, chefs-d’œuvre de Coronelli, par Monique Pelletier, in Revue de la Bibliothèque nationale, n° 47, 1993.
- Les globes de Coronelli. Le Ciel, la Terre et le Roi Soleil, film d’Alain et Marie-José Jaubert, Arte vidéo, 1998.
- Les globes de Louis XIV. La Terre et le Ciel par Vincenzo Coronelli, cédérom collection « Sources », coédition Bibliothèque nationale de France / Montparnasse multimédia, 1999.


Illustrations du dossier : Bibliothèque nationale de France.

 


Détail du piédestal des globes.

 

 


Scène de chasse à la baleine figurée sur le globe.

 

 



 

 

 

 

En haut