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marque le tricentenaire de la mort de Jean Racine (1639-1699), célèbre dramaturge dont
la vie et l'oeuvre furent très liés à notre département, plus particulièrement aux
sites de Port-Royal, Saint-Cyr et Versailles, c'est pourquoi le Conseil Général des
Yvelines a souhaité célébrer cet anniversaire avec un éclat particulier.
 et article, qui retrace les liens qui ont uni le grand écrivain à
Port-Royal, berceau de son éducation, a été écrit par Véronique Alémany,
Conservateur en Chef, Directeur du Musée National des Granges de Port-Royal, pour la
Lettre des Musées et Expositions, brochure semestrielle éditée par le Conseil Général
des Yvelines.

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 'est au
plus tard à dix ans que Racine arrive à Port-Royal des Champs où les religieuses sont
revenues depuis 1638, obligeant les Solitaires à se retirer sur le plateau qui domine
l'abbaye, au lieu-dit "les Granges".
 acine et Port-Royal, c'est d'abord une histoire de famille, et ce même avant
sa naissance à la Ferté-Milon en décembre 1639 : une grand-tante maternelle,
veuve, s'était retirée à l'abbaye en 1625 ; une autre, du côté de la branche
paternelle, la suivit.
Entre juillet 1638 et août 1639, trois Solitaires se réfugièrent à la
Ferté-Milon, chez des parents de Racine, les Vitart, obligés de fuir les Granges sur
ordre royal : Claude Lancelot, Antoine Le Maître et le Maître de Sacy (deux neveux
de mère Angélique) seront quelques années plus tard liés à Jean Racine.
À l'issue de cet exil, ils convient Nicolas Vitart et sa famille à les
suivre aux Granges : le père y devient régisseur jusqu'à sa mort en 1641 ; un
de ses fils est confié à leur éducation.
En 1642, Agnès Desmoulins, tante de
Racine, avec qui il nouera des liens d'affection très forts, étant orphelin (mort de sa
mère en 1641 puis de son père en 1643), entre comme religieuse à Port-Royal des Champs
sous le nom de mère Agnès de Sainte-Thècle. Sept ans plus tard, sa mère, Marie
Desmoulins, marraine, grand-mère et tutrice de Jean Racine, devenue veuve, l'y rejoint,
emmenant avec elle son petit-fils. L'enfant est accueilli chaleureusement, intègre les
écoles des Solitaires où il est pensionnaire, sans y payer de pension, par respect pour
sa situation sociale et en reconnaissance des services rendus par sa famille tant aux
religieuses qu'aux Messieurs de Port-Royal.
À l'école, située dans la maison
même de ceux-ci (le logis des Solitaires), il retrouve ses cousins et se lie rapidement
d'affection pour ses maîtres, plus particulièrement avec Antoine Le Maître qu'il
appelle "papa". Il se fait des amis parmi les élèves, tel le duc de Chevreuse
qui l'introduit dans le milieu des Luynes. À l'abbaye, dans le parloir, il revoit sa
chère Agnès.
 e cadre de vie de l'enfant est exceptionnel par sa beauté et son calme.
Racine y est sensible et ses premiers vers lui sont inspirés par l'atmosphère du
lieu :
"Saintes demeures du silence,
Lieux pleins de charmes et d'attraits,
Port où, dans le sein de la paix
Règnent la Grâce et l'Innocence ;
Beaux déserts qu'à l'envi des cieux,
De ses trésors plus précieux
A comblé la nature [...]
Ô toi, solitude féconde,
Tu n'as rien que de saints attraits [...]
La nature est inimitable ;
Et quand elle est en liberté
Elle brille d'une clarté
Aussi douce que véritable.
C'est elle qui sur ces vallons,
Ces bois, ces prés et ces sillons,
Signale sa puissance ;
C'est elle qui par leurs beautés,
Sans blesser l'innocence,
Rendent nos yeux comme enchantés".
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 e lieu principal de vie de Racine est le plateau des Granges, occupé par la
ferme de l'abbaye, un impressionnant ensemble architectural disposé autour d'une cour
rectangulaire (logis des fermiers, maison des Solitaires qui sert d'école jusqu'à une
extension élevée en 1651-1652 pour abriter exclusivement les Petites Écoles, trois
granges, une étable, une écurie, une bergerie, un pressoir), 150 hectares de terres
labourées bordées par 190 hectares de bois, propriété des religieuses. Terres et
forêt sont situées au nord du Plateau. Côté sud, un parc de 10 hectares qui descend de
façon abrupte vers un vallon ; les Solitaires y ont planté de la vigne, un potager,
un verger.
Aux heures de loisir, les enfants
partagent la vie de la ferme, se dispersent dans les futaies, courent sur les pelouses ou
y jouent à la balle ou au volant. Faisait partie du programme d'une journée scolaire,
une participation aux travaux agricoles et arboricoles, spécialement dans le verger,
planté et soigné scrupuleusement par Arnaud d'Andilly, frère aîné de l'abbesse
réformatrice.
La terre était fertile, l'orientation du terrain favorable : les
meilleurs fruits (et spécialement les pavis, sorte de pêches) étaient envoyés sur les
tables royales et aristocratiques ou vendus en faveur des pauvres. De la hauteur du
plateau des Granges, Racine découvrait l'abbaye :

"Je vois ce sacré sanctuaire,
Ce grand temple, ce saint séjour
Où Jésus, encor chaque jour,
S'immole pour nous à son Père [...]
Je vois ce cloître vénérable,
Ces beaux lieux du ciel bien aimés,
Qui, de cent temples animés,
Cachent la richesse adorable.
C'est dans ce chaste paradis
Que règne, en un trône de lys,
La virginité sainte :
C'est là que mille anges mortels,
D'une éternelle plainte,
Gémissent aux pieds des autels.
Sacrés palais de l'innocence,
Astres vivants, churs glorieux,
Qui faites voir de nouveaux cieux
Dans ces demeures de silence [...]."
 uand il
descend dans le vallon sacré, empruntant sur le flanc du coteau les fameuses "Cent
Marches" (en réalité 109), c'est pour suivre les offices religieux dans le bras du
transept réservé au public. Le site de l'abbaye offre aussi aux enfants des espaces pour
se promener et se distraire (le pigeonnier, les jardins, l'étang très poissonneux).
 utre
l'affection et l'apprentissage du calme et de la beauté que lui procure Port-Royal,
Racine y acquiert une éducation de l'esprit et une formation de l'âme qui marquèrent sa
vie et son uvre.
À la vocation agricole de la ferme, les Solitaires avaient ajouté une
vocation intellectuelle et pédagogique. Les élèves sont internes, ne profitent que de
trois semaines de vacances à l'automne, connaissent des journées longues (5 ou 6 heures
du matin à 21 heures) et bien remplies. Leur pédagogie est moderne (livres scolaires en
français, suppression du châtiment corporel), universelle (culture classique, langues
vivantes, histoire et géographie, mathématiques, instruction religieuse), exigeante
(application, ordre, persévérance, précision), vivante (explication des grandes
uvres pour la maîtrise de la langue et la formation du jugement).
Antoine Le Maître, avocat, sensibilise
Racine au bien parler et au bien écrire, par des échanges verbaux, des exercices de
diction et de versification, par des traductions de textes latins et grecs. Claude
Lancelot, helléniste, insiste sur la culture classique, l'apprentissage de l'italien et
de l'espagnol. Jean Hamon, médecin dévoué et compétent, arrivé à Port-Royal en 1650,
est un grand latiniste et un bon écrivain. Pédagogues, les Messieurs sont aussi des
directeurs de conscience, des moralistes.
Port-Royal est enfin une école de caractère : on y enseigne et on y fait pratiquer
la modestie, l'honnêteté, la pudeur, l'exigence envers soi-même, le souci de l'autre. "Il n'y eut jamais d'asile où l'innocence et la pureté fussent plus
à couvert de l'air contagieux du siècle, où les vérités du christianisme fussent plus
solidement enseignées".
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 acine quitte les Granges pour le collège de Beauvais, en octobre 1653. Il y
revient en septembre 1655 pour suivre la Rhétorique. En mars 1656, maîtres et élèves
sont dispersés sur ordre royal pour quelques mois.
Ce n'est pas la première fois que le
séjour de Racine aux Petites Écoles est brutalement interrompu (en 1651 pendant la
Fronde et en 1653). Cette fois-ci, l'adolescent ne s'éloigne pas : il partage son
temps entre l'abbaye et Vaumurier, chez le duc de Luynes. Depuis
son retour, la vie à Port-Royal était mouvementée à cause de la querelle qui opposait
les théologiens de la Sorbonne et les Jésuites aux gens de Port-Royal, traités par eux
avec mépris de Jansénistes.
Antoine Arnauld, frère cadet de mère Angélique, était accusé de soutenir
les thèses proposées par Cornélius Jansens, théologien de Louvain décédé en 1638,
sur les écrits de Saint-Augustin et son analyse de la grâce divine. Un procès est
engagé contre Arnauld qui demande à Pascal de lui écrire sa défense. Hébergé aux
Granges en janvier 1656, après un premier séjour en janvier 1655, Pascal rédige alors
la première des Provinciales, revenant là en juillet pour y écrire la seizième.
Même si les Solitaires souhaitaient que
leurs élèves soient éloignés des querelles théologiques qui sévissaient, on peut
penser que Racine croisa Pascal et a profité du mécanisme que ce dernier mit au point
pour faciliter l'extraction d'eau du puits de la ferme.
Entre ces deux séjours de Pascal au cours de l'année 1656, l'école est donc
suspendue. Antoine Le Maître, réfugié à Paris, charge Racine d'entretenir sa
bibliothèque restée sur place et lui adresse ce conseil : "Il faut tâcher de
profiter de cette persécution et de faire qu'elle nous serve à nous détacher du monde
qui nous paraît si ennemi de la piété". Quelque temps plus tard, Racine est au
courant par Nicolas Vitart de l'édition clandestine des Provinciales ; il en
connaît le texte non seulement pour en avoir entendu parler mais aussi pour travailler
dessus comme exercice de thème latin donné par Nicole qui en préparait la traduction.
 rès tôt Racine comprit que Port-Royal était le lieu
privilégié du Beau, du Bon et du Bien tant dans l'environnement naturel et humain de sa
vie que dans le déroulement de celle-ci. Port-Royal fut pour lui non seulement une école
de culture générale mais aussi un centre spirituel dont il subit l'influence morale et
religieuse. Son apprentissage de la vie et du monde y fut complet et concret, à un âge
décisif de la formation de l'esprit et de l'âme.
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 acine avait su se laisser conduire ; quand il arrive à Paris, libre, à
20 ans à peine, il découvre un nouveau monde, de nouvelles mentalités.
Après avoir suivi sa Logique au
collège d'Harcourt (actuel lycée Saint-Louis) dont le principal est ami de Port-Royal,
il se laisse séduire par la vie mondaine, les apparences vestimentaires, la
reconnaissance sociale, les milieux littéraires. Il revient pourtant à Port-Royal, soit
en se rendant à Vaumurier ou à Chevreuse suivre les chantiers des châteaux du duc de
Luynes, soit en passant quelque temps auprès de siens, surtout en 1663 quand sa
grand-mère est près de la mort.
Malgré les critiques reçues de la part de ses proches suite à ses poèmes
de circonstance au Roi et son entourage, Racine ne reste pas indifférent aux malheurs
encourus par les religieuses et les amis de Port-Royal ; en 1664, alors que se
prépare une nouvelle persécution, Racine participe aux écrits qui dénoncent les
infidèles qui rompent lunité de la maison ; il rend visite à l'abbesse
emprisonnée à la Visitation de Meaux et exprime son désaveu de ceux qui signent le
Formulaire. Mais dès janvier de l'année suivante, Racine est blessé et vexé par les
attaques lancées par Pierre Nicole contre le théâtre.
Se sentant personnellement attaqué, il riposte violemment dans deux lettres
à l'auteur des Hérésies imaginaires, tout en s'y moquant de ses anciens maîtres, osant
médire sur mère Angélique. Certains parlent alors d'une rupture avec Port-Royal qui
dure une dizaine d'années.
Je préfère analyser le comportement de
Racine comme une crise d'adolescence, un besoin de régler quelques comptes affectifs et
d'exprimer sa liberté de penser et d'agir, une révolte contre un excès de dirigisme. Un
adolescent en mal de reconnaissance, un enfant prodigue. Car si Racine se rebelle contre
Port-Royal, il continue d'exploiter le savoir intellectuel qu'il y reçut tant dans
l'inspiration de son théâtre que dans le style de sa défense. Une âme blessée, un
esprit emporté et non contrôlé par la fougue de la jeunesse et une sensibilité
exacerbée.
Et puis à Port-Royal, Racine n'avait-il pas été marqué par des esprits de
conviction, n'avait-il pas appris comment défendre ses opinions, n'y avait-il pas été
rompu à l'argumentation ; ne lui avait-on pas prescrit qu'on doit tenir tête à un
pouvoir quand on juge ses propres prises de position honnêtes ? de s'affirmer en cas
de divergences avec des proches ? Racine n'avait-il pas assisté à des discussions
entre des Solitaires sur leurs écrits polémiques ? Peut-être Racine se
souvenait-il aussi des préceptes de Quintillien tant étudié aux Petites Écoles, dont
celui-ci : "Indépendance et courage. Ne craindre que soi" ? Lors de
sa formation à Port-Royal, Racine avait certes appris à modérer ses passions et à
éviter les maux définis par Saint-Cyran, père spirituel de Port-Royal :
"Le Diable, c'est-à-dire toutes les puissances de
l'Enfer. Le Monde, c'est-à-dire la contagion qui est dans la compagnie, la fréquentation
et le commerce des hommes. La Chair, c'est-à-dire l'inclination naturelle au mal, que
nous sentons dans nous-mêmes. Nous avons toujours en nous-mêmes une corruption
naturelle, que l'Écriture appelle concupiscence, qui nous porte toujours contre la Loi de
Dieu et nous suscite des tentations et des mouvements qui ne peuvent être surmontés que
par la grâce de Jésus-Christ ; et toute la vertu de l'exercice des Chrétiens dans
ce monde terrestre consiste à combattre et diminuer peu à peu cette concupiscence".
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 levé dans
la mauvaise conscience face à soi-même, Racine, à l'âge de la pleine possession de son
corps et d'un désir d'autonomie et de possession du monde, étouffait sans doute de la
conception pessimiste de l'homme qu'il ramenait de Port-Royal.
Le disciple jusqu'alors docile et
respectueux, se rebiffe. Anxieux de caractère et sûr de sa personne, il voulut se
dégager de ses hantises philosophiques. Et n'était-ce pas le "grand" Arnauld
qui avait dit que Saint-Pierre était un juste à qui la grâce avait manqué au moins une
fois ? Aspirant à la reconnaissance, il chercha à briller. Pour la première fois
de sa vie, Racine pouvait enfin s'affirmer librement, être lui, montrer à ses Maîtres
qu'il était un bon élève mettant en pratique leur stratégie de défense et celle de
leurs amis (tel le Pascal des Provinciales), leurs conseils d'éloquence qui serviront
encore à sa plume courtisane. En attendant, qu'importe les attaques renouvelées contre
le théâtre (le Traité contre la comédie du Prince de Condé en décembre 1666, le
Traité de la Comédie de Nicole et le Rituel d'Alet en 1667).
En 1670, sa vie, dissipée aux yeux des
religieuses, lui vaut les reproches de mère Agnès : "J'ai
appris avec douleur que vous fréquentiez plus que jamais des gens dont le nom est
abominable à toutes les personnes qui ont tant soit peu de piété, et avec raison,
puisqu'on leur interdit l'entrée de l'église et la communion des fidèles, même à la
mort".
Racine fréquente alors des troupes de théâtre et des
comédiennes ; il versifie publiquement. Cette condamnation à l'encontre de
Racine est à replacer dans le contexte de l'époque où pour l'Église, un poète de
théâtre est un "empoisonneur public des âmes", jugement emprunté à Platon
et à Saint-Augustin. Racine est déjà l'auteur remarqué de tragédies.

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 a question
a été souvent débattue d'un éventuel "jansénisme" dans les tragédies
écrites par Racine, de l'influence de son apprentissage à Port-Royal, de la place du
sacré et de celle de la vision de l'homme et du monde dans la pensée port-royaliste.
Certes, les mots "vertu" et
"innocence" et les adjectifs correspondant sont très présents dans le lexique
racinien. Mais comme le souligne Philippe Sellier : "le
fameux vers de l'introspection d'Hippolyte : le jour n'est pas plus pur que le fond
de mon cur a de quoi faire se retourner et Saint-Augustin et Jansénius et Pascal
dans leur tombe", car pour eux, l'homme est né corrompu depuis la faute
d'Adam et égaré dans les fautes par des passions coupables. Il y a aussi bien des
"monstres" dans le théâtre de Racine que des "vertueux", que des
êtres ni tout à fait coupables ni tout à fait innocents.
L'analyse remarquable des passions de l'âme et leurs conséquences a mûri
chez Racine au cours de son apprentissage de la pensée auprès de ses Maîtres, "des
hommes peu ordinaires", par ses lectures et ses analyses des textes bibliques et
classiques et non jansénistes.

'innocence en proie à
la méchanceté, la vertu persécutée, l'âme en contradiction entre le bien et le mal,
la peur du châtiment, la violence des passions non contrôlées et de
l'amour-propre : autant de thèmes entendus, discutés ou vécus à Port-Royal. Des
thèmes privilégiés à partir d'Iphigénie (16
) :
"Avec ses scénarios s'opèrent diverses
transformations, parmi lesquelles le recul de la place de l'amour-passion et l'invasion du
sacré. La Bible, si absente des pièces précédentes, commence à sourdre parmi les
vers" ainsi que la notion de Dieu caché si cher à Port-Royal et de la
punition des fautes après la comparution devant le Juge suprême. Pourquoi ne pas faire
le bien dont on ressent l'inspiration en soi (Saint-Paul, Saint-Augustin) ? Comment
ne pas implorer le pardon (psaume 139 et liturgie des morts) ? Pourquoi ne pas aimer
ce Dieu qui est bonté ?
Au fur et à mesure de la maturation spirituelle de Racine, ses tragédies,
dès le début marquées par son éducation classique, s'inspirent de plus en plus de la
pensée spirituelle et morale de Port-Royal, au point que de profanes les sujets
deviennent religieux à partir de 1674, d'abord en filigrane puis ouvertement. Racine,
comme beaucoup d'amis de Port-Royal, a subi intérieurement une "conversion" au
contact du monastère et des Granges de Port-Royal, lieux "par la grâce
habités" :
"L'Innocence s'y plaît, ma
compagne éternelle,
Et n'a point sous les cieux d'asile plus fidèle".
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 acine n'a
donc jamais oublié Port-Royal. Les liens non interrompus avec Nicolas Vitart, renoués
dès 1669 avec Arnauld d'Andilly, s'officialisent avec Phèdre (1677), dite pièce de la
réconciliation avec Port-Royal et qui lui vaut l'amitié du grand Arnauld.
Durant la vingtaine d'années qui lui
restent à vivre, Racine, redevenu très proche, met sa plume au service de ses Ami(e)s
qui ne trouvent plus ses "spectacles frivoles" et lui demandent d'user de ses
relations mondaines et de sa place privilégiée auprès de Louis XIV (dont il est devenu
l'historiographe officiel) pour apaiser les accusations et les menaces contre Port-Royal
des Champs.
Ainsi, en 1679, ils l'y font venir le jour où l'Archevêque de Paris vient
pour expulser des religieuses. Il ose assister à la cérémonie funèbre de translation
à Port-Royal d'Arnauld (1694), écrit son épitaphe et compose les vers pour mettre en
bas de son portrait.
En 1692, il rédige l'épitaphe de
Mademoiselle des Vertus, bienfaitrice de l'abbaye où elle s'était retirée. Trois ans
plus tard, il accompagne Nicole dans son agonie. Racine affirme publiquement son
attachement aux gens de Port-Royal, prend des risques pour eux en se faisant leur
intercesseur : il négocie en 1696, le choix du supérieur des religieuses; il se
fait, l'année suivante, l'avocat de celles-ci quand elles sont menacées de perdre "le peu qu'elles ont de bien pour subvenir aux folles dépenses de
l'abbesse de Port-Royal de Paris" et il obtient gain de cause.
Racine uvre pour Port-Royal avec
courage, bien que courtisan du Roi : "Je ne me soucierais
pas d'être disgracié et de faire la culbute pourvu que Port-Royal fut remis sur pied et
fleurit de nouveau".
Racine se préoccupe aussi de son salut. Il a renoué avec la tante Agnès,
prieure de l'abbaye des Champs depuis 1684, abbesse depuis 1690 : "C'est elle qui m'a appris à connaître Dieu dès mon enfance, [...]
c'est elle dont Dieu s'est servi pour me tirer de l'égarement et des misères".
Il lui confie une de ses filles, rédige les Cantiques Spirituels. Racine rend justice à
ses Maîtres, et traduit son affection et son admiration pour Port-Royal persécuté dont
il commence secrètement l'apologie dans l'Abrégé de l'histoire de Port-Royal, inachevé
à sa mort et publié seulement au XVIIIème siècle.
Ce remarquable texte est considéré
comme "un acte de foi et un acte de contrition" de l'enfant de Port-Royal ;
cette démarche d'humilité et d'amour, se parachève en octobre 1698 lorsqu'il rédige
son testament souhaitant être enseveli "aux pieds de la fosse de M. Hamon",
mort en 1687 (ce que le Roi autorisera) :

"Je supplie très humblement la
Mère abbesse et les religieuses de bien vouloir m'accorder cet honneur, quoique je m'en
reconnaisse très indigne, et par les scandales de ma vie passée et par le peu d'usage
que j'ai fait de l'excellente éducation que j'ai reçue autrefois dans cette maison, et
des grands exemples de piété et de pénitence que j'y ai vus, et dont je n'ai été
qu'un stérile admirateur. Mais plus j'ai offensé Dieu, plus j'ai besoin des prières
d'une si sainte communauté pour attirer sa miséricorde sur moi".
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 out Racine à
Port-Royal et tout Port-Royal dans Racine ; patrie affective, intellectuelle et
spirituelle de l'homme et de l'écrivain, celui-ci vécut dans ce lieu et, à travers son
influence, une aventure exceptionnelle marquée par une "excellente éducation".
Ses impressions d'enfant étaient les mêmes à la fin de sa vie : un lieu
privilégié où il fait bon être dans la paix, la simplicité, la vérité, la charité.

insi peut-on lire dans
le nécrologue de l'abbaye cet hommage :
"Le
vingt-unième jour d'avril 1699, mourut messire Jean Racine, Trésorier de France en la
généralité de Moulins, Secrétaire du Roi, Gentilhomme ordinaire de Sa Majesté et
neveu de Mère Agnès de Sainte-Thècle, notre Abbesse. Dès
la plus tendre jeunesse, il fut élevé en ce monastère, où il prit les premières
teintures des belles lettres et de la vertu. Bientôt, il fait paraître qu'il avait
apporté en naissant de grandes dispositions pour les sciences, qu'il eut l'occasion de
cultiver et de perfectionner avec les savants Solitaires qui habitaient ce désert.
La solitude qu'il y trouva lui fit produire sa Thébaïde qui lui acquit une
très grande réputation dans un âge avancé. Insensiblement séduit par les charmes du
siècle, il s'y laissa aller, et parut avec éclat sur le théâtre des savants poètes et
dans l'Académie Française. Mais enfin sa piété l'emportant sur toutes ses fausses
lueurs, il renonça aux Muses profanes pour consacrer ses vers à des objets plus dignes
d'un poète chrétien. Sur la fin de ses jours, il renoua les pieuses habitudes qu'il
avait autrefois contractées dans ce désert qu'il visitait souvent.
Pour dernière marque de son attachement à ce Monastère, il voulut y être
enterré dans le cimetière du dehors, témoignant par là qu'il mourait dans les
sentiments d'une humilité chrétienne".

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Véronique
Alémany
Conservateur en Chef
Musée National des Granges de Port-Royal |
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